3e DIMANCHE de CARÊME C

Qui d’entre nous, chers frères et sœurs, n’a pas entendu un jour quelqu’un dire dans un grand désarroi : Qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu pour qu’une telle épreuve me tombe dessus ? Et ne nous arrive-t-il pas de penser, peut-être sans le dire, que nous sommes, nous aussi, à la merci d’une catastrophe si notre cœur refuse de se convertir ? Car, les fureurs de Dieu, ça existe, les psaumes en parlent. La jalousie de Dieu, ça existe, les prophètes en parlent pour dénoncer la prostitution du Peuple élu. La colère de Dieu, ça existe… Jésus lui-même ne l’a- t-il pas montré, sans ménagement et avec des fouets, aux marchands du Temple ! Alors, pourquoi, pourquoi les prédicateurs de nos jours – et je suis l’un d’eux ! – en font-ils si peu la matière de leurs homélies ? On nous en fait parfois le reproche ! C’est vrai, aujourd’hui nous n’entendons guère d’homélies comme en faisait le saint curé d’Ars. Pourtant, c’est la même Église qui nous rassemble, c’est le même Évangile que nous annonçons, et c’est le même Dieu que nous célébrons.

Alors ? Qu’est-ce qui doit changer en moi pour que je me convertisse ? Je n’ai
pas à devenir un nouveau curé d’Ars, mais comme lui, le passionné de Dieu, j’ai toujours à me convertir. Mais pour servir quel Dieu ? Un Dieu dont je crains la fureur et la jalousie ? Un Dieu qui me contraint à m’agenouiller en tremblant devant lui ? Ou, à l’inverse, un Dieu si apaisant qu’il me prescrit à tout moment des pastilles anti-douleur dont l’effet est de caresser ma conscience et de la laisser tranquillement endormie ?

Pour tenter de répondre à ces questions, faisons un détour comme Moïse, et faisons-le avec toute l’Église pour voir ce qui doit changer dans nos vies. Il était bien tranquille ce Moïse depuis qu’il avait trouvé refuge au pays de Madiane chez un certain Jéthro qui lui avait donné en mariage une de ses filles et lui avait confié la garde de son troupeau. Mais ce jour-là, tandis que son troupeau paissait tranquillement, il aperçoit quelque chose d’étrange : Qu’est-ce que cette chose extraordinaire qui brûle et ne se consume pas ? Il s’en approche, et il entend une voix qui l’appelle du milieu du buisson : « Moïse ! Moïse ! »… « Me voici ! »… « N’approche pas d’ici ! Retire les sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte ! » Voilà commence sa conversion : Moïse sort de sa tranquillité, du ronron qui est le sien depuis son jeune âge. Fini, si l’on peut dire, les chouchouteries de l’éducation qu’il a reçue au palais de pharaon. Fini les prétentions de ce jeune premier sans expérience, donneur de leçons à ses frères de race. Fini sa douce quiétude à la garde des troupeaux de son beau-père. Tout commence vraiment pour lui au buisson ardent. Pour la première fois, il dit à Dieu : « Me voici ». Là commence sa conversion, et sa véritable vocation. Pour lui comme pour nous, et pour toute l’Église, c’est une conversion radicale. Le buisson ardent nous fait entrer dans l’intranquillité de Dieu, un Dieu qui nous surprend et qui nous dérange, un Dieu qui nous oblige à faire un détour et pas un petit détour de touriste, mais un détour radical dont le premier bienfait est de désamorcer en nous toutes nos fausses représentations de Dieu.

Regardons comment Dieu se présente quand il appelle Moïse au buisson ardent. Il dit : « Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob », et il ajoute : « J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte, et j’ai entendu ses cris sous les coups des surveillants. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de ce pays vers un beau et vaste pays, vers un pays ruisselant de lait et de miel. »

Comme on est loin d’un Dieu impassible ! Comme on est loin du Dieu des philosophes et des savants ! C’est un Dieu qui se bouge. Non seulement il voit la misère de son peuple, non seulement il entend ses cris et connaît ses souffrances, mais il descend… Il descend pour délivrer son peuple et le faire monter vers un pays ruisselant de lait et de miel. Autrement dit, en voyant la misère, la souffrance, les cris, il ne reste pas tranquille dans les hauteurs des cieux, il descend. Pas dans un chêne ou un cèdre, mais dans un buisson d’épines, celui de notre misère, celui de nos souffrances et de nos cris, pour aller chercher la brebis perdue de l’humanité. Le Dieu qui se révèle à Moïse est celui qui brûle d’amour pour nous, si fort qu’il se met qu’il se met dans la condition d’un déporté, et cela le conduira jusqu’à la mort le plus infâme, sur la Croix, pour nous transporter dans la condition la plus sublime, au Cœur de la resplendissante et toute calme Trinité.

Chers frères et sœurs, voilà ce qu’on apprend quand on se déchausse et qu’on
se met comme Moïse devant le buisson ardent. On apprend à faire de la bonne théologie, et à se bouger nous-mêmes, à se déporter, à entrer par amour dans l’intranquillité de Dieu qui voit la misère de l’humanité, qui entend nos cris, et veut nous délivrer de nos souffrances. Celui qui a dit à Moïse : « Je t’envoie chez Pharaon : tu feras sortir d’Égypte mon peuple », c’est Lui qui nous dit aujourd’hui : « Allez dans la paix du Christ, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Par les chemins de l’Évangile, faites sortir l’humanité vers la terre nouvelle et les cieux nouveaux. Et moi, je suis descendu pour être avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps.

Ayez confiance, je suis là ! »