La femme adultère : « Va et désormais ne pèche plus »
À la lecture de cette page d’évangile, qui ne se souvient de l’admirable commentaire que saint Augustin en a donné ? Après que les accusateurs de la femme, renvoyés par Jésus à leur conscience, se furent tous retirés, les uns après les autres, à commencer par le plus vieux, il ne resta plus que la femme et Jésus seuls : « la misère et la miséricorde » ! Ce n’est qu’alors, et alors seulement, que Jésus se redresse pour la deuxième fois, mais, cette fois-ci, pour s’adresser à la femme, seule, et l’interroger : « Où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ? » Et elle de répondre : « Personne, Seigneur ». Ce à quoi Jésus ajoute alors :
« Moi, non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus ».
Et saint Augustin de commenter : « Jusque-là, nous avions entendu la voix de la justice ; maintenant, nous entendons la voix de la tendresse et de la douceur ». Serait-ce alors, pourrait-on se demander, que par la voix de la douceur, Jésus étoufferait celle de la justice ? Non, bien sûr, car en ajoutant : « Va et désormais ne pèche plus », Jésus, certes, ne nie pas l’existence du péché : « Ne pèche plus », lui dit-il ; mais, pour autant, en se gardant bien de condamner la femme : « Moi non plus, je ne te condamne pas », il se refuse néanmoins de la réduire à son péché et donc de l’enfermer dans son histoire. Au contraire ! Dans son histoire cabossée, il lui ouvre une brèche et donc un horizon de vie désirable.
Ce qu’il faut bien remarquer dans ce dialogue, c’est donc d’abord l’ordre dans lequel Jésus parle : ce n’est en effet qu’après avoir prononcé une parole de miséricorde ou de relevailles, que Jésus, pour dénoncer le péché, ose formuler une parole de vérité ! Mais non moins important ! , remarquons aussi que Jésus se refuse de prononcer l’une sans l’autre ! Pour lui, en effet, pas de paroles de pardon et de miséricorde sans, en même temps, une parole de vérité ! Mais inversement aussi, pas de paroles de vérité qui puisse s’entendre vraiment sans qu’une parole de miséricorde ne l’accompagne et ne la précède !
En parlant de la sorte, Jésus nous situe donc sur une ligne de crête où « Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent » (Ps 84, 11), alors que nous, nous succombons si facilement à la tentation de les opposer les unes aux autres et donc de basculer, soit d’un côté, soit de l’autre. Soit du côté d’une justice intransigeante : « la loi et rien que la loi », qui, dans sa recherche certes légitime d’impartialité, peut cependant vite se révéler froide, insensible et tranchante. D’où les deux symboles qui la caractérisent : le bandeau sur les yeux pour l’impartialité et le glaive pour son redoutable tranchant ! Mais, tout aussi bien, nous pouvons également basculer sur l’autre versant : celui d’une indulgence par trop complaisante qui, elle, au mépris des victimes, en viendrait à ignorer (ou à sous- estimer) le mal commis, laissant alors le fautif dans une impunité coupable !
Ligne de crête autant que ligne de tension sur laquelle nous avons beaucoup de mal à nous situer, pas seulement avec justice, mais surtout avec justesse ! Il suffit de voir toute la réflexion qu’ont suscitée les trop nombreuses révélations sur les abus en tout genre, avec cette redoutable question de savoir comment, d’un côté, « libérer la parole » pour dénoncer le mal en toute vérité et toute justice, et de l’autre, comment ne pas céder à la tentation de la débrider à ce point qu’elle verserait dans l’excès inverse d’une parole vengeresse, fermant définitivement au coupable toute possibilité de se reconstruire !
Arrivés à ce point, on pourrait être tenté de se dire que, finalement tout cela, c’est bien beau, mais que cela ne nous concerne pas ! Eh bien non ! Détrompons-nous ! Cette ligne de crête, nous la rencontrons partout dans nos relations de proximité ! De conjoint à conjoint ; de maître à disciple ; d’éducateur à élève, de parents à enfants ; de collègue de travail à collègue de travail ; de frère à frère dans une fratrie ou au sien d’une communauté religieuse. Que de fois en effet ne sommes-nous pas tentés de faire des « arrêts sur image », de réduire nos proches, même pour une broutille, à la faute qu’il a commise et surtout de les y enfermer ! Et nous les y enfermons d’ailleurs avec d’autant plus facilité que nous sommes convaincus de notre bon droit ou même de notre propre irréprochabilité ! Si bien que, comme s. Bernard le souligne finement (Considération, Livre II, § 20), « aveuglés par notre zèle pour la justice, nous ne parvenons plus à pondérer l’œil de notre discernement par la clémence dans le pardon » !
Or, explique saint Bernard, ce qui est à l’origine de cet « obscurcissement de l’œil », c’est d’un côté la colère et de l’autre un cœur trop tendre », car, explique-t-il encore, « le cœur trop tendre émousse la rigueur du jugement, tandis que la colère l’exerce avec trop de fougue ». Du coup, ajoute-t-il, « comment la douceur de la clémence et la droiture du zèle ne seraient-elles pas compromises par l’une ou par l’autre ? Et de fait : L’œil, troublé de colère, ne regarde rien avec clémence ; mais voilé par une tendresse d’âme pour ainsi dire énervée et féminine, il ne distingue plus ce qui est droit. »
Dès lors, en toutes nos relations humaines, ne conviendrait-il pas que nous nous souvenions de la règle de conduite que saint Benoît assigne à l’abbé à qui il rappelle qu’il n’occupe le premier rang (un rang d’autorité) que pour être « utile » à ses frères ; et quand, dans la foulée, il lui précise que le premier lieu où cette exigence d’utilité doit trouver à se manifester, réside précisément dans le fait qu’il doit veiller (je le cite littéralement) « à toujours super-exalter la miséricorde sur le jugement » et, donc, que s’il a certes à « haïr les vices, il ne doit pourtant jamais cesser d’aimer ses frères » (RB 64, 8…11).
Après ce détour par saint Bernard et saint Benoît, nous pouvons alors revenir au dialogue de Jésus avec la femme adultère. En se tenant, comme il le fait, sur la brèche entre
« dévoilement du péché » (« Ne pèche plus ») et « pardon » (« Moi, non plus je ne te condamne pas »), de la situation intenable où la femme adultère avait été placée par ses accusateurs, Jésus fait une occasion pour l’aider, malgré son passé, à ouvrir devant elle un horizon de vie : « Va et ne pèche plus ». Il la replace ainsi dans une situation personnelle dont certes l’évangile ne nous précise rien du contenu (nous ne savons pas en effet ce que cette femme a fait après sa rencontre avec Jésus !), mais qui nous dit tout de son contour et de son potentiel de renaissance, puisque, en soustrayant cette femme à ses accusateurs et en refusant de la condamner, Jésus la replace dans une situation où, désormais, elle peut, si elle le veut, retrouver sa liberté et sa capacité d’initiatives ! Il lui ouvre donc des attentes à d’imprévisibles possibles ! Et j’aime évidemment imaginer qu’elle n’a pas laissé passer cette opportunité ! Nous aussi, faisons de même car, si Jésus nous conduit jusqu’à la faille de nos défaillances, ce n’est pas pour y pointer, vengeur, son doigt accusateur, mais y passer, sauveur, sa main miséricordieuse : la douce tendresse de la grâce qui relève et fortifie, plutôt que la rigueur vengeresse de la loi qui abaisse et humilie !
Oui : avec la femme adultère, saisissons cette opportunité qui nous est offerte d’« oublier ce qui est en arrière » et avec saint Paul, « lancés vers l’avant, courons vers le but en vue du prix auquel Dieu nous appelle là-haut : le Christ-Jésus » (Phil 3, 14). Que, se relevant des ombres de la mort, il puisse nous dire, le matin de Pâques, comme il nous le dit en toute eucharistie : « Allez, et ce que j’ai fait pour vous, faites-le, vous aussi, les uns envers les autres » (Jn 13, 15). « Si, donc, vous avez des reproches à vous faire, pardonnez-vous mutuellement. Le Seigneur vous a pardonnés : faites de même. Que, par-dessus tout cela, il y ait l’amour, qui est le lien le plus parfait et que, dans vos cœurs, règne la paix du Christ à laquelle vous avez été appelés » (Col. 3, 13-15).
Amen.


